Interview de Julien Carbone du Port des créateurs

Julien Carbone, directeur du Port des créateurs à Toulon, un tiers-lieu culturel et citoyen, s’exprime sur la place de cette structure au sein de la ville, et plus précisément sur celle du Port des Créateurs dans le cadre des politiques publiques de la ville.

Dans cet entretien, il revient sur son parcours et sur sa vision de la mission d’un tiers-lieu culturel, ainsi que sur la question épineuse de la labellisation des tiers-lieux, notamment en abordant l’Appel à Manifestation d’Intérêt (AMI) Fabriques de Territoire.

Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire, il est important de repenser le monde et l’économie de la culture. »

Présentation du Port des Créateurs

Arrivé il y a près de 10 ans à Toulon, Julien Carbone dirige le Port des Créateurs, situé au cœur de la vieille ville depuis son ouverture en 2016. Ce tiers-lieu se présente comme un incubateur culturel dont la mission est d’accompagner les acteurs du territoire, d’animer et d’héberger des écosystèmes, de créer du lien avec d’autres structures similaires afin de favoriser l’émergence de projets dynamiques communs.

Pour ce faire, artistes plasticiens, metteurs en scène, musiciens, porteurs de projets, … y sont accueillis et accompagnés dans leurs démarches créatrices et financières. La mutualisation et le partage sont des valeurs centrales pour le bon fonctionnement du lieu : les utilisateurs ont à leur disposition des studios de réalisation et de production audiovisuelle, encourageant la mixité avec les autres usagers du lieu. Ces structures d’accompagnement et d’accueil se retrouvent également dans des incubateurs de start-up et sont des outils centraux pour le développement des associations et des modèles s’inspirant de l’économie sociale et solidaire. 

Le lieu s’inspire d’outils mis en place par sa «grande sœur» : TVT (Toulon Var Technologies / accompagnement à l’innovation), en transposant les processus d’accompagnement des entreprises à l’économie culturelle.

Notre but en 5 ans a été aussi de tisser du lien avec d’autres structures et écosystèmes similaires à travers l’Europe et le monde. »

Parcours de Julien Carbone

Julien Carbone a suivi un cursus Information-Communication à l’Université de lettres et sciences sociales Nice Sophia Antipolis, et c’est l’apprentissage holistique, éclectique des processus de communication qui l’ont poussé sur les chemins de l’intelligence collective, et donc naturellement sur la voie des tiers-lieux. En amont du Port des Créateurs, Julien Carbone avait déjà créé dans le même quartier un «lieu intermédiaire» (qui a servi de lieu-pilote, comme il l’exprime), appelé le Metaxu, toujours actif et qui précède le Port des Créateurs dans sa mission. Placé dans un quartier en réhabilitation, la structure avait pour vocation de créer du lien entre les populations qui y vivent et de favoriser la culture par la création et la diffusion d’œuvres culturelles contemporaines auxquelles les populations de ce quartier n’auraient pas forcément eu accès.

On est quand même dans un pays où historiquement les artistes sont très soutenus. »

L’intelligence collective : un processus vertueux pour l’ensemble d’un territoire

D’après lui, le Tiers-lieu a toute sa place au sein de la ville de Toulon ; il considère que la ville est en retard culturellement d’une vingtaine d’années par rapport à des villes comme Nantes, Aix-en-Provence, Nice, … Cependant, là où il trouve véritablement son sens, c’est dans l’équilibre économique qu’il apporte à la scène culturelle d’une ville en s’ouvrant aux jeunes artistes locaux qui sortent d’écoles d’art ou de cinéma par exemple. Le lieu permet la professionnalisation rapide des acteurs de la culture ainsi que la structuration sociale et économique des milieux concernés. Pour lui, c’est ce processus d’intelligence collective qui intéresse véritablement l’Etat qui souhaite reproduire ce modèle d’abord à travers différentes disciplines, et sur différents territoires. Ainsi, les communautés derrière les tiers-lieux sont actrices d’évolutions bénéfiques transformant les territoires pour les habitants, les entreprises, les consommateurs et ce potentiellement pour toutes les catégories socio-professionnelles.

L’AMI Fabriques de territoire : «Tisser un maillage sur le territoire»

L’Appel à Manifestation d’Intérêt et la mise en réseau des tiers-lieux en France permettrait d’après lui de donner une légitimité à ces lieux qu’on nomme aujourd’hui Tiers-lieux, car à travers ces derniers, on se fait une image plus précise des structures et services proposées ainsi que des valeurs qui déterminent leur actions, et ceci tout en restant proche du territoire qui les a vu naître. Au centre de la démarche de la réseautification des tiers-lieux : le maillage des territoires et le gain de visibilité pour tous les tiers-lieux concernés et adhérents.

Cependant, ce gain de visibilité et cette meilleure compréhension de ce terme « tiers-lieu » pose un risque certain : celui de l’exclusion des lieux qui ne seraient pas considérés comme labellisables. En effet, Julien Carbone affirme avoir du mal à se placer sur la question de labellisation car le tiers-lieu pour lui est un objet extrêmement large pouvant accueillir de multiples définitions, il exprime donc ses craintes sur l’aspect sémantique contraignant, que représente la labellisation qui désignerait « qui » est tiers-lieu ou non.

Reportage d’Ayad Said,
dans le cadre d’une recherche appliquée pour les étudiants en Master DISTIC,
coordonné par Linda IDJERAOUI RAVEZ (maître de conférences) et Paul RASSE (professeur)
de l’Université Côte d’Azur.