Les tiers-lieux : antidote contre la sclérose des sociétés

Ouverture de saison

Ce jeudi 22 avril 2021, le Hublot, tiers-lieu culturel et artistique au sein de l’Entre-Pont, implanté au 109 (anciens abattoirs de la ville de Nice transformés en pôle de cultures contemporaines), nous a ouvert ses portes. Ce lieu est dédié à des réalisations entremêlant l’art, le spectacle vivant, la musique, la danse, les arts du cirque, le numérique : un site où la création est au rendez-vous.

A cette occasion, nous avons rencontré Frédéric Piraino, acteur prépondérant et engagé dans la pérennité et la dynamisation de ce lieu incontournable niçois. Connu de son pseudonyme « Fredo », cet artiste travaille au Hublot en se consacrant tout particulièrement à la régie générale d’événements, tantôt du spectacle vivant, tantôt du multimédia dans sa globalité.

C’est dans cette quête de partage convivial d’expériences, de savoir-être, de savoir-faire, de l’assimilation des différentes opportunités et débouchés offerts par un tiers-lieu tel que le Hublot (récemment labellisé « Fabrique numérique de territoire »), que nous avions dédié cette rubrique « un instant avec » avec un pionnier de la culture raisonnante dans cet environnement social hors du commun  dit de « troisième lieu ».

Interview de Frédéric Piraino (29’46) :

Un expérience de plus de 30 ans

Avec une expérience de plus de 30 années dans le spectacle, sa première rencontre avec la notion de tiers-lieu remonte à plus de vingt ans déjà, lors d’une réunion en local à Mouans-Sartoux.

Un tiers-lieu vit par définition de lui-même, par ses acteurs. »

Ce concept se dessine pour lui, suite aux notions interstitielles misent en place par Michel Duffour, du ministère de la culture en 2001 à Paris, pour valoriser tous les lieux alternatifs (les squats artistiques ou encore les friches). Un tiers-lieu est sans conteste pour Fredo,  un lieu d’expérimentation triangulaire réunissant le volet social, la culture et l’art.

C’est une structure qui puise sa force, évalue sa cohérence et maintient sa durabilité grâce et par ses acteurs. C’est cette dynamique qui se crée de la rencontre du culturel avec l’art, ficelée par les rapports humains, qui contribue à sa pérennité. Il est clair que pour notre interlocuteur, il n’y a pas de formule secrète au rayonnement d’un tiers-lieu. Tout repose sur les acteurs du lieu qui doivent légalement veiller au maintien des bonnes conditions et relations avec les propriétaires du lieu.

En ce qui concerne le poumon de sa gouvernance, nous avons prêté allusion à la « dictature bienveillante » ; une forme d’autorité nécessaire pour le bon fonctionnement du lieu : avec zéro régulation, cela glisserait vers l’anarchie. La liberté est intéressante dans ces formes alternatives du moment où une gouvernance horizontale le cadre. Une fois encore, c’est une expérimentation du social car le pouvoir est réparti, partagé mais surtout tournant, car il circule. Le Hublot en est la preuve.    

Et le politique dans tout cela ?

Il est évident que le politique occupe un rôle prépondérant, comme nous l’exprime Fredo. Les tiers-lieux doivent être soutenus par les instances publiques (Etat et autres collectivités), en encourageant l’engagement et le fonctionnement en interne des gens qui y travaillent. 

Dans le passé, c’était plus simple en terme de déblocage de fonds pour institutionnaliser un tiers-lieu. Alors qu’aujourd’hui, ce n’est plus une tendance. »

Il faut pouvoir débloquer plus de fonds publiques pour permettre à ces lieux de vivre et favoriser la rencontre avec les publics de leur territoire. Il faut porter l’accent sur la confiance des politiques auprès des acteurs de terrain et du territoire, et pas uniquement pour des votes à la fin du mandat.  Ces associations réussissent à s’accommoder d’un budget réduit, pour au final aboutir au même résultat si ce n’est meilleur. Ils re-configurent des lieux de leur fonction initiale et amènent à des sociétés beaucoup moins divisées et beaucoup plus accès sur l’échange et sur le partage. Ces individus qui se regroupent de manières associatives ou fédératives sont, sans conteste,  » peu gourmandes ».

Ils se contentent de peu et en font énormément. »

Par ailleurs, il se trouve que nous sommes en présence d’un nombre incalculable d’espaces inoccupés pouvant être reconduits à de nouvelles destinations. Ce sont des lieux faciles à réhabiliter et qui consument moins de temps et d’argent dans leur projet de reconversion, plutôt que de construire de gigantesques complexes coûteux, ciblés et faussant davantage le clivage social.

Néanmoins, l’espoir des tiers-lieux aujourd’hui, ne raisonne plus seulement dans les actions politiques menées en amont ; il se dessine plutôt en aval, porté par les générations actuelles et celles à venir. Notre intérêt à ce concept en projet de recherche appliquée en Master 2 en Digital Studies de l’information et la communication, en est l’exemple.

Selon monsieur Piraino, ces notions sont importantes à transmettre dans une logique de les faire vivre, revivre et surtout les assimiler aux sociétés postmodernes d’aujourd’hui et de demain. Il est nécessaire que ça puisse s’étendre à une échelle beaucoup plus importante que trop parcimonieuse. C’est une réalité qui doit prendre place. Fredo le souligne distinctement : les groupes sociaux ont besoin de se rencontrer, de vivre ensemble et de partager. C’est l’essence même de la condition humaine. La transmission se  place alors comme condition sine qua non pour que les systèmes d’entraide, de rencontre, de partage, de responsabilisation et d’égalité, façonnés au sein des tiers-lieux, de tout  ce qui se fait aujourd’hui, puissent se multiplier dans les années à venir.

Et si le tiers-lieu était la solution ?

En effet, les tiers-lieux peuvent se positionner comme une solution envisageable pour rapprocher les sociétés et favoriser leur homogénéisation, à l’heure où nous vivons une situation inédite de pandémie mondiale. Un contexte qui a révélé notre incapacité à s’extraire de l’autre, ou plutôt des autres. C’est ainsi que les notions fédératrices des tiers-lieux revendiquent justement cette culture basée sur la simplicité des interactions, leur spontanéité et leur durabilité. C’est un lieu où l’on fabrique un solide réseau relationnel, professionnel ou amical.

Ce sont des relations simples qui s’établissent avec les acteurs du lieu, que ce soit des associations de territoire ou des groupuscules informels, les habitants viennent récupérer l’information à propos de festivals, d’expositions ou simplement de boire un coup autour d’une table. C’est inhérent au mode de gestion de ces lieux car ils sont ouvert à tous.  Ils sont créés pour être perçus comme des espaces disponibles, des terrains de rendez-vous informels ou professionnels. Ils révèlent la capacité, de tout un chacun, à s’autogérer, à être responsable. Des attraits qui émanent de l’éducation populaire en quelque sorte : les jeunes apprennent de leurs aînés et vis versa ; c’est partagé et c’est surtout sympathique.

Cette rencontre dans ces lieux alternatifs est une source d’inspiration, d’éveil, d’ouverture d’esprit et in-fine, de bien-être. »

Reportage de Fatimazahra Bouftass,
dans le cadre d’une recherche appliquée pour les étudiants en Master DISTIC,
coordonné par Linda IDJERAOUI RAVEZ (maître de conférences) et Paul RASSE (professeur)
de l’Université Côte d’Azur.