Interview de Télé chez moi

« Télé chez moi » est une télé libre sur internet. Elle fait partie des médias citoyens et participatifs à Nice, comme Ligne 16.

Cette année, Télé chez moi est partenaire de Ligne 16 et plus particulièrement des émissions publiques organisées sur le numérique qui nous entoure ; Son équipe vient réaliser les vidéos de ces émissions afin ensuite de les partager sur le média (voir lien). Pour les remercier et surtout pour mettre en valeur leur travail de qualité, nous avons souhaité faire un portrait de cette association niçoise très engagée.

Interview de David et Stéphane par Quentin (33’16) :

Les origines du média

David, éducateur spécialisé et Stéphane, professeur de français, sont à l’origine de « Télé chez moi ». Ces deux niçois nous expliquent qu’ils sont dans ce qu’ils appellent « l’alternatif » niçois depuis 10 ans environ. En 2009, ils créent « Concert chez moi », une association qui organise des concerts dans des lieux privés. Ils ont ensuite créé « Télé chez moi » en 2016 suite au mouvement « Nuit Debout ». En effet, ils ont été révoltés par la manière dont les médias traitaient l’évènement et ont décidé de créer leur propre média pour faire face à cela.

David nous dit : « Je me rappelle d’un gros titre (de Nice Matin), c’était : Nuit Debout entre bières blondes et toilettes sèches ». Un titre moqueur parmi tant d’autres qui ne reflétait pas la profondeur et la complexité du mouvement et qui les a poussé à se lancer dans le journalisme. Leur but : faire du journalisme tel qu’ils aimeraient le voir tout en donnant leur point de vue. C’est comme ça qu’est né « Télé chez moi », un « média participatif indépendant niçois », comme le définit Stéphane, géré par une dizaine de bénévoles aujourd’hui.

Un média participatif et militant

Ce média est tout d’abord « participatif » car tout le monde peut y participer et chacun peut s’y impliquer différemment, à l’image de Ligne 16.

Leur volonté : mettre en avant toutes les « choses intéressantes à Nice qui sont étouffées par un système qui n’est pas très intéressé par ce qu’on fait », comme l’exprime Stéphane. Pour lui, c’est en quelque sorte « une espèce d’hygiène mentale résistante » au fonctionnement actuel du système qui confond l’événementiel et le culturel. Pour pallier à cela, ils se sont engagés à leur manière pour redonner la parole aux citoyens qui font vivre la ville et ses alentours. Ils mettent ainsi en avant les artistes, militants et autres citoyens qui s’impliquent d’une manière ou d’une autre à Nice. Pour eux, l’associatif a toujours tendance à être délaissé car il n’y aucune visibilité au niveau des médias traditionnels.

Une ligne éditoriale assumée

Alors qu’au départ ils s’occupaient seulement de concerts, David et Stéphane se sont vite tournés vers le journalisme politique après le mouvement « Nuit Debout » de 2016. Dans une optique de documentariste, ils ont eu « l’envie de montrer ce qu’est la lutte et ce qu’est la résistance ici dans les Alpes-Maritimes » comme l’indique David en faisant référence à leur 1ère série documentaire intitulée « Une ferveur militante » qui s’intéressait à l’engagement des étudiants du syndicat « Solidaires 06 ».

De nombreuses séries documentaires ont ensuite suivi, comme « Au fil d’Ariane » sur le militantisme féministe, « Demain des adultes » sur des pédagogies alternatives mises en place dans un collège de Nice Nord ou encore « A propos de demain » sur les Assises de la Transition écologique des Alpes-Maritimes qui se sont tenues à l’automne 2018 à la faculté Saint-Jean d’Angély de Nice.

Des sujets variés traités avec une ligne éditoriale assumée comme le dit Stéphane :

On est humaniste, plutôt de gauche anarchiste et on ne le cache pas.

Un choix revendiqué par Stéphane qui ne comprend pas le journalisme d’aujourd’hui.

Un « vrai » journalisme ou un « autre » journalisme ?

Leur vision du journalisme va totalement à l’encontre du journalisme actuel revendiqué par les médias traditionnels. Stéphane lui ne comprend pas « cette idée des médias qui veulent nous présenter des faits, uniquement des faits, puis les gens vont se faire leur idée mais encore faut-il avoir une culture derrière ! ». C’est pour cette raison que Télé chez moi ne cherche pas à être « objectif » comme le revendiquent un certain nombre de journalistes. Ils font ainsi référence à leur reportage « Jour de nasse pour journalistes » où ils ont interviewé des journalistes le 23 mars dernier sur la place Garibaldi lors d’une manifestation interdite des gilets jaunes. Le but du reportage était simple : savoir si les journalistes comprenaient pourquoi certains gilets jaunes leur en voulaient. Pourtant, la question de l’objectivité journalistique est bien plus complexe. Alors que bon nombre de journalistes disent chercher à « tendre vers l’objectivité », David et Stéphane préfèrent arriver en affirmant leur prisme tout en restant ouvert au débat de toute évidence. Pour eux, on pense tous quelque chose des faits que nous décrivons et on ne peut donc pas être objectif même si on le souhaite. C’est pour cette raison que le journalisme doit plutôt être une forme de militantisme selon eux.

Comme le dit Stéphane :

Pour moi, la mission d’un journaliste ce n’est pas d’apporter des réponses mais d’apporter ses réponses.

Une vision qui va à l’encontre de ce qu’on apprend en école de journalisme et qu’ils critiquent tous les deux. « Je ne comprends pas les écoles de journalistes » comme le dit Stéphane car « on ne cultive pas la pluralité mais l’uniformité ». Ils prennent l’exemple des reportages qui se ressemblent tous dans la mesure où l’on rentre les gens dans des « moules » et qu’il n’y a donc aucune patte journalistique.

De plus, ils critiquent la logique économique du journalisme. Pour Stéphane, « Quand l’information est un marché, ça veut dire qu’on va aller filmer des choses qui marchent, qui vont être vendables ». Or cela met de côté de nombreux sujets plus importants et pousse les journalistes à faire des reportages sur tout et n’importe quoi alors que, comme nous le rappelle Stéphane : « Je ne fais un reportage que s’il me plaît », « on ne peut pas transmettre quelque chose si déjà à la base on ne l’aime pas ». Pour David, tout part d’une curiosité intellectuelle : « on a envie de faire des rencontres et on a envie de rendre compte ». Stéphane conclue ainsi en disant : « Je trouve ça triste qu’on fasse croire aux gens que le journalisme, on peut le faire comme vendre des patates ».

Des reportages hors des « codes journalistiques »

C’est pour cela que leur journalisme à eux est hors des « codes journalistiques ». Ils font leur reportage sur des « coups de tête » avant tout avec la volonté de se faire une idée sur quelque chose. David prend ainsi l’exemple des gilets jaunes en soulignant l’absurdité du traitement du sujet par certains médias : « C’est aussi nous faire une idée, aller vers l’autre pour provoquer la rencontre et avoir une idée globale de ce qui se trame sous nos yeux plutôt que de rester chez nous et regarder BFM (…) ».

De plus, ils essayent d’apporter de la plus-value à chacun de leur reportage en créant une « œuvre » originale et différente à chaque fois, notamment grâce à des musiques créées par les membres de l’association « Concert chez moi ». Tout cela dans le but de créer du contenu qui soit à la fois intéressant mais aussi agréable à regarder.

Stéphane rajoute ainsi :

On est pas des béni oui-oui mais il y a quand même quelque chose de très « feel good » dans notre démarche parce qu’on a aussi envie de dire qu’au fond de la boîte de Pandore, il y a de l’espoir.

Retour du public

Pour ce qui est du retour du public sur leur travail, ils constatent que les gens sont heureux de ce qui a été fait de leur image dans la plupart des cas. Ils se sentent respectés et surtout ils ne se sentent pas trahis au niveau de leur parole comme cela pourrait arriver dans d’autres médias. Leur public est avant tout un public militant selon eux et cela leur permet de faire des interviews de plus en plus facilement car les gens les connaissent et ont confiance en eux.

Aspect personnel

Sur le plan personnel, cette expérience leur a évidemment énormément apporté. Comme le dit David : « cela nous a permis d’arrêter de râler dans notre coin, se retrousser les manches et faire quelque chose, aller rencontrer des gens qui se bougent, qui ont des initiatives ». Pour Stéphane, faire des rencontres dans le tissu associatif niçois lui a permis de se sentir moins seul car « c’est important de se fédérer pour ne pas tomber dans la désespérance« , selon lui.

Avenir du média

« Télé chez moi » n’est qu’à ses débuts et David et Stéphane imaginent déjà la suite de cette aventure. Ils souhaiteraient intégrer de nouvelles personnes au média et réaliser des documentaires encore plus professionnels à l’image du documentaire (voir lien). Ils ont aussi pour projet de réaliser un documentaire en Islande sur les légendes de ce pays dans le même format que leur documentaire sur le Japon (voir lien). Pour se consacrer d’autant plus au média, Stéphane va prendre une année sabbatique pour réfléchir à la suite.

Et Ligne 16 ?

Pour eux, c’est en créant des médias qu’on peut changer les choses. Les émissions publiques proposées par Ligne 16 sont d’ailleurs pour eux une idée géniale car elles permettent le débat et la rencontre entre les citoyens. Ils soulignent ensuite une différence notable entre les deux médias de proximité que sont « Télé chez Moi » et « Ligne 16 » : entre le premier qui réalise un travail dans toute la région niçoise et le second qui est impliqué sur un territoire plus restreint mais qui est plus en contact avec les habitants.

Pour conclure

Ils se disent enthousiasmés par ce qui se passe sur Nice actuellement avec une fédération progressive des associations.

Stéphane conclut :

Le journalisme en général est désespérant parce que pour moi, il donne un aveu d’impuissance. On ne peut rien faire, on assiste à la marche du monde mais on fait partie de ce monde-là et on peut le faire bouger.

Quentin Brun (article), Ysé Marcland (montage interview & publication).