Dans la rue pour les soignants

A Nice, mercredi 16 juin à 19h30, environ 3500 personnes sont venues à l’appel de la mobilisation pour l’hôpital public. Les manifestants ont fait le tour de la coulée verte en passant par l’entrée du Mamac pour revenir au point de départ : la place Masséna.

Désignés comme les « héros », aussi bien par le gouvernement que par les citoyens, de la crise sanitaire que la France vient de connaître, ces derniers sont retournés dans la rue pour demander des actes concrets afin de soutenir l’hôpital public. Ce dernier, déjà en crise avant l’épisode du Covid-19 (voir notre reportage sur la mobilisation du 5 décembre 2019), s’est retrouvé paradoxalement en manque de moyens durant la crise tout en étant mis en avant dans le débat public par les médias.

Cette mobilisation s’inscrit d’ailleurs dans un contexte particulier qui dépasse le cadre de la crise sanitaire. En effet, le gouvernement a annoncé fin mai un « Ségur de la santé » (nom de l’avenue où se trouve le ministère de la santé), qui est une concertation qui doit durer 7 semaines et qui a pour but de « refonder » le système de soins. La mobilisation a ainsi pour objectif de créer une pression politique pour que les revendications des soignants soient entendues.

Interview de Patrice, soignant (3’46) :

Pour résumer, les soignants étaient en fait, comme nous le dit Patrice : « une nouvelle fois dans la rue, pour réclamer ce qui est dû ». Comme nous l’ont dit certains manifestants, parfois hors-micro, après le mouvement des gilets jaunes, il y aura peut être celui des blouses blanches… Au travers d’interviews de soignants, de citoyens venus en soutien ou encore de gilets jaunes, nous allons tenter de comprendre les raisons de cette colère des « héros masqués ».

Patrice, travaillant à l’hôpital, explicite les principales revendications du personnel soignant. Il déplore la fermeture d’environ 100 000 lits depuis 10 ans dans l’ensemble des hôpitaux du pays (voir article de LCI du 27 février 2020), ainsi que des salaires trop bas notamment relativement aux autres pays européens (voir article de LCI du 25 mai 2020).

Il demande alors une revalorisation des salaires, plus de moyens matériels (arrêt de la fermeture de lits) et humains mais aussi que le secteur privé occupe moins de place dans le milieu hospitalier. Toutefois, malgré les difficultés, il reste positif :

Les patients sont toujours bien soignés, ils ne sont pas délaissés par rapport à toutes ces pénuries. 

Interview de Sabrina venue soutenir les soignants (0’50) :

C’est justement pour cette raison que Sabrina, simple citoyenne, est venue manifester en soutien des soignants. Elle exprime la reconnaissance qu’elle a envers eux, d’autant plus qu’elle a subi de nombreuses opérations :

Moi, j’ai eu beaucoup d’opérations et ils ont toujours été là pour moi.

Une reconnaissance des soignants qui va à l’encontre du sentiment de certains d’entre eux, qui se sentent au contraire oubliés alors qu’ils étaient célébrés et applaudis tous les soirs à 20 heures durant le confinement.

Interview de Maélie, Victoria et Virginie (2’59)

Maélie, Victoria et Virginie, infirmières à l’hôpital Pasteur, nous font part de ce sentiment d’oubli et de leur colère. Elles décrivent la situation et expliquent que malgré la crise, rien n’a changé. C’est-à-dire que les politiques de restriction budgétaire visant à rendre l’hôpital rentable, sont poursuivies depuis plusieurs décennies par les gouvernements successifs (voir article France info). 

Il ne se passe rien, on nous oublie, on nous a déjà oublié d’ailleurs.

Les restrictions continuent en dépit du fait que l’hôpital public manque de plus en plus de moyens : « On va continuer et on continuera à fermer des lits », exprime l’une d’entre elles.

Ces trois infirmières rappellent aussi que l’hôpital public est en crise depuis plusieurs années, en particulier depuis l’épidémie de grippe H1N1 de 2009. Ainsi, selon elles, l’hôpital n’est pas prêt pour une nouvelle crise, qu’elle soit liée à une épidémie ou à un attentat par exemple. Cette situation renforce donc la vigueur de certains mouvements qui dénonçaient déjà le manque de moyens, comme le mouvement des gilets jaunes.

Interview de Laurence, gilet jaune (1’30) :

Laurence, gilet jaune depuis le début du mouvement fin 2018, nous parle de la situation d’avant la crise en dénonçant les actions (et inactions) des gouvernements successifs, en particulier depuis 2008 (voir article de « Le Monde »)

Nous nous battions bien avant le Covid-19 et le confinement pour les hôpitaux et les soignants.

Selon elle, cette situation alarmante est représentative d’une forme de délaissement des services publics, notamment causée par les mesures de restriction budgétaire : « Lorsqu’il n’y aura plus du tout de services publics, il n’y aura plus que de République ». Néanmoins, au sein du mouvement des gilets jaunes et des citoyens venus manifester en général, elle n’est pas la seule à craindre une atteinte profonde au système social français.

Interview de Jafar, Serge et Hélène (3’42)

Jafar, Hélène et Serge, deux retraités et un gilet jaune, expriment leur colère à propos de cette atteinte au modèle social français, représenté par la Sécurité sociale et les services publics. Serge pose d’ailleurs la question de l’impact de l’Union Européenne sur les politiques publiques, qui serait selon lui à l’origine des mesures de restriction budgétaire. En effet, il mentionne les GOPE* (Grandes Orientations des Politiques Economiques) qui sont des directives influençant les politiques des pays européens.

Hélène termine l’échange avec une phrase qui résume assez bien l’état d’esprit des soignants et des citoyens qui se sont mobilisés : « Applaudir à 20 heures le soir pour tout le corps médical, c’est amusant (….) », (mais les gens qui ont applaudi) « … c’est là, c’est aujourd’hui que j’aurais bien aimé les voir ».

En attendant les résultats du « Ségur de la santé », une prochaine mobilisation doit avoir lieu le 30 juin pour mettre la pression sur le gouvernement et faire entendre la voix des soignants.

*les GOPE : article du CVCE

Quentin (article, photos, interviews) et Tania (interviews, photos).